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Accueil articles 5-CULTURE DEBATS

Chicago seven ou le totalitarisme américain : Les 7 de Chicago un film qui vous ouvre les yeux ! [cinéma]

18 août 2026
Temps de lecture12 mins de lecture
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Les 7 de Chicago (titre original The Trial of the Chicago 7), réalisé par Aaron Sorkin et sorti en 2020, est un film que l’on peut encore voir aujourd’hui sur plusieurs plateformes, notamment Netflix. Une bonne nouvelle alors que sa sortie en salles a été très perturbée par l’épidémie de covid. On trouve, difficilement ce genre de pépite, lorsqu’on ose sortir des recommandations de la plateforme. Sur le plan des séries, on recommandera The cigarette girl. Le film de Sorkin revient sur l’un des procès politiques les plus emblématiques – et pourtant singulièrement méconnu du grand public contemporain – de l’histoire américaine contemporaine. Ce procès, tenu à Chicago en 1969-1970, se situe au cœur de la répression féroce du mouvement progressiste et pacifiste, en pleine guerre impérialiste et anticommuniste du Vietnam. Loin d’être une simple reconstitution judiciaire, le film de Sorkin se révèle une œuvre de cinéma à l’esthétique très dense agissant comme un révélateur sincère, dépassant le cadre de son propos et de son scénario, qui force le spectateur occidental à reconsidérer les récits hégémoniques forgés par Hollywood depuis des décennies.


Les Sept de Chicago
Les Sept de Chicago Bande-annonce VO

Quoi qu’il nous arrive, aussi injustifié que cela puisse paraître, ce sera peu de chose comparé à ce qui est déjà arrivé au peuple vietnamien, aux Noirs de ce pays, aux criminels avec lesquels nous partageons nos journées à la prison du comté de Cook. J’ai certainement déjà vécu plus longtemps que l’espérance de vie moyenne d’un Noir né à ma naissance, ou né aujourd’hui. J’ai certainement déjà vécu vingt ans de plus que l’espérance de vie moyenne dans les pays en développement dont ce pays cherche à tirer profit et qu’il maintient sous son emprise et son contrôle 
 … Nous envoyer en prison, quelle que soit la peine que le gouvernement puisse nous infliger, ne résoudra pas le problème du racisme endémique dans ce pays, ni celui de l’injustice économique, ni celui de la politique étrangère et des attaques contre les peuples en développement du monde. Le gouvernement a mal interprété l’époque dans laquelle nous vivons, tout comme il y a eu une époque où il était possible de faire taire ou de réprimer les jeunes, les femmes, les Noirs, les Américains d’origine mexicaine, les pacifistes, les personnes qui croient en la vérité et la justice et qui croient vraiment en la démocratie.

David Dellinger – déclaration finale pour sa défense

Vous parlez à un homme de gauche. Je crois à la redistribution des richesses et du pouvoir dans le monde. Je crois à l’accès universel aux soins hospitaliers. Je crois qu’il ne devrait y avoir aucun sans-abri dans le pays le plus riche du monde. Et je crois qu’il ne devrait pas y avoir de CIA qui s’emploie à submerger les gouvernements et à assassiner les dirigeants politiques, travaillant pour des oligarchies tentaculaires à travers le monde afin de protéger l’oligarchie tentaculaire ici même.

Abbie Hoffman – 1987 – le dossier Abbie Hoffman de la CIA comporte 13 262 pages

Impérialisme, guerre, fascisme : au coeur de la nature totalitaire du capitalisme américain

Le film s’ouvre sur le chaos ordonné de l’été 1968. Alors que la Convention démocrate se tient à Chicago, des milliers de manifestants – jeunes blancs de la petite bourgeoisie radicale, hippies, yippies, étudiants, militants pour les droits civiques – descendent dans les rues pour protester contre la guerre du Vietnam. La police de Chicago, sous les ordres du maire Richard Daley, répond par une violence d’une brutalité extrême : matraques, gaz lacrymogènes, charges à cheval, arrestations massives. Le film ne se contente pas de montrer ces scènes ; il les intègre dans une structure narrative qui joue constamment sur trois échelles de lieu, de temps et d’appartenance sociale.

La photographie, signée Phedon Papamichael, est d’une précision clinique et d’une beauté froide. Les plans du tribunal sont dominés par des gris, des beiges institutionnels, des lumières fluorescentes qui écrasent les visages. Les scènes de manifestation, tournées avec une caméra plus mobile, plus nerveuse, utilisent des contrastes plus durs, des rouges de sang, des bleus de uniformes, des fumées blanches qui envahissent le cadre. Cette dualité visuelle n’est jamais gratuite : elle construit une dialectique entre l’espace clos du pouvoir (le prétoire, les bureaux du procureur, les couloirs du FBI) et l’espace ouvert, fragile, de la rue. Contraste de la multitude du peuple, avec le pouvoir froid dictatorial. Le rythme du montage, d’une fluidité rare chez Sorkin (pourtant plus connu pour ses dialogues rapides à la West Wing), sait alterner ces trois échelles sans jamais perdre le spectateur. D’un côté le procès, interminable, kafkaïen, où les prévenus sont enchaînés à leur boxe ; de l’autre la manifestation de 1968, filmée comme un flash-back récurrent, presque spectral ; enfin la mobilisation militante plus large, les réunions clandestines, les tractages, les discussions stratégiques entre factions. Ces trois temporalités s’entrelacent : le temps long de l’audience (des mois d’audience qui s’étirent), le temps court et explosif de la confrontation de rue, et le temps moyen de l’organisation politique qui tente de survivre à la répression.

Cette architecture formelle sert une analyse sociale dont d’aucun comprend que le sujet est bien celui de la lutte des classes. Jusque dans la résolution limpide de la question réformisme versus révolution sanctionnant l’échec ou la trahison collusion du réformise. Face au capitalisme, le chemin ne peut être que révolutionnaire. Sorkin dont le grand père, immigré

Le film met en exergue dans son montage les oppositions de classe et la nature toute particulière de la ségration raciale en son sein. Les militants blancs de la petite bourgeoisie radicale – Abbie Hoffman (Sacha Baron Cohen), Jerry Rubin (Jeremy Strong), Tom Hayden (Eddie Redmayne), Rennie Davis, David Dellinger – sont montrés dans leur complexité : idéologues, humoristes, stratèges, parfois naïfs quant à la nature réelle de l’État. Face à eux, Bobby Seale (Yahya Abdul-Mateen II), militant des Black Panthers, incarne une autre ligne de front : celle de l’obligation à la résistance révolutionnaire face à la discrimination raciale et la violence liquidant les noirs par l’exploitation ou la répression. Et face à tous, la classe capitaliste dans ses multiples incarnations : le juge Julius Hoffman (Frank Langella), agent ferme d’une justice de classe sur de sa légitimité dont les avocats bourgeois sont bien obligés de reconnaitre la nature ; le procureur Richard Schultz (Joseph Gordon-Levitt), complètement aux ordres derrière ; les flics de Chicago, les agents du FBI, les hommes de main politiques de l’administration Nixon. Le film ne manichéise pas de façon simpliste, mais il ne laisse aucun doute sur le rapport de forces : le régime américain capitaliste, en pleine guerre d’agression au Vietnam, utilise tous les instruments de la répression intérieure, avec tous les apparats du fascisme, pour briser toute opposition.

L’angoisse palpable du FBI, des violences, des procès de Chicago !

La mise en scène de Sorkin, souvent accusée de formalisme théâtral, trouve ici une force tranquille. Les scènes de tribunal sont filmées comme un huis clos oppressant, où la caméra insiste sur les détails : les chaînes autour des poignets de Bobby Seale, le bâillon qu’on lui impose, le regard du juge qui refuse de le reconnaître comme un accusé à part entière, le regard du fils et de l’épouse de David Dellinger. C’est précisément dans l’interprétation de Yahya Abdul-Mateen II que le film atteint son sommet. Son Bobby Seale n’est ni un martyr angélique ni un radical caricaturé. Il est un homme intelligent, courageux, lucide, qui refuse de se laisser réduire au rôle de « nègre de service » dans un procès monté de toutes pièces, et qui réussi, avec le soutien des black panthers à remporter la victoire, et à obliger les 7 à prendre le chemin complet de la lutte des classes. Lorsque Seale est attaché et bâillonné dans le box des accusés, la caméra ne détourne pas le regard. Ce moment, d’une violence inouïe, fait exploser les verrous mentaux ancrés dans la culture occidentale par des décennies d’industrie hollywoodienne. Hollywood a systématiquement dépeint Washington et le capitalisme américain comme le camp de la démocratie, de la liberté, de la raison ; les communistes, les nationalistes des pays indépendants, les révolutionnaires noirs ou nord coréens, chinois ou vietnamiens comme le mal, les méchants, la dictature. Ici, le film inverse le polaroïd. Ce n’est pas le KGB ou la Stasi qui bâillonnent un accusé dans un prétoire ; c’est un tribunal fédéral américain, sous Nixon, en 1969. Ce n’est pas une dictature « totalitaire » qui surveille, infiltre, manipule et brise des vies ; c’est le FBI de J. Edgar Hoover, avec ses méthodes de COINTELPRO que le cinéma hollywoodien a longtemps réservées aux « vilains » de l’Est. De fait, ce choc des réprésentations est bien celui qui devrait le plus interpeller. Comment se fait il que la jeunesse de France, dans ses écoles, dans sa perceptions du monde ne connait rien de ce procès alors qu’on lui rebat les oreilles de cette stasi devant faire face aux espions, bien réels, de l’OTAN, alors dirigée par un authentique général nazi ! Ce moment, c’est aussi celui de la victoire en dépit du rapport de force d’apparence nul, inversé par une élévation immédiate de la conscience de classe et de l’organisation collective.

Par petites touches, presque en contrepoint, le film fait ressentir l’ambiance d’oppression politique pofonde des années 1960 aux États-Unis. Les violences policières d’abord, filmées avec une crudité qui rappelle les images d’archives de Chicago 1968, mais aussi celles de Birmingham, de Selma, de Watts, et en réalité des inombrables répression de ce système capitaliste où l’argument face à l’opposition populaire réelle, c’est le lynchage, et dont Snowden a si bien révélé les rouages modernes. Ensuite la surveillance généralisée : les écoutes, les agents infiltrés, les dossiers montés de toutes pièces pour manipuler, pour briser les vies jusque dans les sentiments. Le FBI apparaît, cruement et sous les traits d’une espionne blonde et souriante, ici non pas comme l’institution protectrice de la démocratie, mais comme une vraie police politique aux méthodes que Hollywood a longtemps attribuées exclusivement aux régimes « communistes ». Les procès bidons, les procureurs aux ordres, l’interdiction pure et simple pour l’opposition de manifester librement, les provocations pour réprimer, ensanglanter, embastiller, la privation de ressources financières (les avocats de la défense doivent se battre pour chaque dollar), tout cela compose un tableau d’une démocratie formelle dont chaque image du film démontre qu’elle n’a en réalité aucune substance, mais tous les gènes de la dictature.Pourtant, de la réalité du procès (écoute télphonique du FBI contre les avocats par exemple), à la réalité de l’assassinat de Fred Hampton, le dirigeant des Black Panthers, le film ne dit rien ou que des euphémismes. De fait, le film demeure toujours très en deça du niveau de répression extraordinaire qui constitue le coeur du système américain.

Ce tableau produit, en 2020 comme en 2026, un écho profondément malaisant avec les États-Unis de Trump et de l’ICE. Le film a été tourné et monté avant l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, mais sa sortie et sa diffusion prolongée sur Netflix lui confèrent une actualité troublante. Trump, qui a lancé un assaut réel sur le Capitole, provoquant des morts, des blessés, une tentative de renversement du résultat électoral, n’a jamais été inquiété de la même façon que les Huit de Chicago (puis Sept, après la victoire de Seale). La justice américaine, si prompte à condamner des pacifistes à des peines de prison pour « conspiration » et « émeute », et à abattre les Blacks Panthers dans des fusillade et des linchages s’est révélée d’une extrême et inverse mansuétude envers un ancien président et ses partisans. L’ICE, sous Trump comme sous d’autres administrations, a poursuivi une politique de rafles, de détentions arbitraires, de séparations de familles qui n’est pas sans rappeler, dans son esprit sinon dans sa forme exacte, la logique de contrôle social et de criminalisation de l’opposition que le film dépeint. Le malaise naît précisément de cette continuité : ce qui est présenté si souvent comme une « exception » liée à la guerre froide et au Vietnam en 1969, un dérapage apparaît, à la lumière du film, comme une structure permanente de l’État américain face à toute opposition mettant en cause la dictature capitaliste, sa politique, ses guerres.

On se doute des pressions qui s’exercent sur ce genre de film dans un pays où les listes noires sont systémique. Peut être que le grand père de Sorkin, fondateur d’un des syndicats des coutières de New York qui subirent arrestations de masses et listes noirs au début du XXe siècle a une idée de ces listes. des listes dont on se doute également qu’elles n’ont pas disparu. Le maccarthysme des années 1950 a laissé des traces profondes : acteurs, scénaristes, réalisateurs, producteurs qui s’écartent trop nettement de la ligne atlantiste et anticommuniste savent ce que signifie le risque professionnel. Aaron Sorkin, figure relativement mainstream d’Hollywood, soit se coule dans le moule, soit navigue avec prudence.

Le film bénéficie d’un casting de stars (Sacha Baron Cohen, Eddie Redmayne, Mark Rylance, Michael Keaton en cameo), d’une production Netflix qui lui assure une diffusion mondiale, et d’un ton qui reste, éminement, plus « libéral » que véritablement radical. Là n’est pas l’essentiel, le sujet même l’emporte et le combat de classe des 8 crève l’écran. Quelque soient les contraintes, il parvient à dire l’essentiel.

On regrettera cependant une fin abrupte. Le film s’achève sur le verdict et une immage oeucuménique d’union. Mais il ne donne presque rien à voir de la répression réelle qui a suivi : la prison, les années d’isolement, les vies brisées, les carrières détruites, les familles séparées. Les courageux citoyens américains qui prirent la responsabilité exemplaire de s’opposer à la guerre impérialiste, ou, plus courageux encore, à la ségrégation raciale et de classe, ont payé un prix bien plus lourd que ce que le film montre, et ne laisse lire que par quelques sous titres vites eclipsés par le générique. Bobby Seale, les autres accusés, les militants anonymes des Black Panthers ou du mouvement anti-guerre ont connu la prison, le harcèlement, la mort. Le juge Hoffman continuera a diriger des cours fédérales jusqu’à sa mort en 1983. En s’arrêtant au seuil de cette réalité dictatoriale, le film laisse un goût d’inachevé, touchant la limite qu’il est interdit de franchir aux Etats-Unis. Aller plus loin et s’est risquer le sort des 8. Le film s’en tient donc formellement à un méchant juge, un procureur zélé mais humain et un mauvais gouvernement. Sans ouvrir la porte de la suite des 2 heures de film restreint au seul procès, sortant du prétoire pour mettre la caméra plein champs sur ce qu’est la société, le système capitaliste américain, totalitaire.

LA CIA ET LA GUERRE CULTURELLE – avec Annie Lacroix-Riz

Malgré cette réserve, Les 7 de Chicago reste un film majeur. Par la qualité de sa photographie, par la maîtrise de son rythme qui articule les échelles spatiales, temporelles et sociales, par la force de sa mise en scène et surtout par l’interprétation foudroyante de Yahya Abdul-Mateen II ou de Sacha Baron Cohen, il réussit à faire éclater les cadres idéologiques dominants. Il force le spectateur à regarder en face ce que Hollywood occulte à coup de scénario formaté pour certains directement par la CIA : que le système capitaliste américain est la négation de la démocratie, un système dont le pouvoir reposent sur les méthodes de la police politique, du procès truqué et de la violence d’État. Dans un moment historique où les États-Unis continuent de projeter leur puissance militaire impérialiste contre le monde et l’Humanité tout en criminalisant certaines formes de contestation intérieure, le film de Sorkin n’est pas seulement une lucarne sur 1968-1970. C’est un miroir tendu au présent.

Un film à voir, et à faire voir. Non pas comme une simple reconstitution historique, mais comme un point d’entrée, de réflexion et de mémoire politique et de lucidité cinématographique. Dans les salles obscures ou sur les écrans de Netflix, il permet de troubler, d’irriter, de faire réfléchir ceux qui acceptent de regarder au-delà des mythes confortables mais mensongers de la démocratie américaine.

Tags: 1968cinémacritique de cinémaculturefilmprocès politiqueTotalitarismeUSA
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